Notes sur NUN


Dans mon travail, j'ai à plusieurs reprises convoqué des êtres fabuleux, à la fois étranges et familiers, conçus et taillés pour la performance mais témoignant de sévères afflictions. Ces êtres fixes comme des impacts récents suscitaient l'empathie. Il arrivait qu'on s'identifie.

Cette fois, devant un champ d'étincelles, et en retrait du volume qui pourrait correspondre à son empreinte, le spectateur devrait percevoir son substrat.

Pour la première fois, j'emprunte à la figure humaine. Il s'agit de trois statues en pied d'une même espèce comme des animaux ou des plantes ou encore des pierres, partagent certaines caractéristiques. Le socle sur lequel se tient l'effigie, est à la statue ce que le bâton de cire est à la bougie.
Leur immobilité paraît définitive. Elles semblent pourtant faire vibrer l'air.

Il n'est pas ici question d'une alternative, d'un va et vient possible d'un ici à un ailleurs ou du visible à l'invisible ou encore de la vie à la mort ou autre vie, ni même d?un autrement mais d'une abstraction, d'un retrait, d'une opportunité de s'abstraire.
Il ne s'agit pas non plus de transcender quoi que ce soit, non que j'oppose transcendance à immanence et qu'il me faille prendre le parti de l'une contre l'autre mais bien que le transcendant procède trop souvent par un clivage du monde, fallacieux, voire d'une totale malveillance à l'égard de la création. Le transcendant aliène le là à des plans soit disant supérieurs et ineffables, pour sûr inaccessibles. Le transcendant a vidé le là de sa substance.



La conception de la mort est liée à la conception de l'espace et du temps. Les égyptiens semblent avoir été fascinés par la mort mais ils avaient une autre conception de l'espace et du temps. Je ne connais rien sur les égyptiens mais c'est ce que je ressens et c'est peut-être ce qui m'attire dans les objets qu'ils ont laissés, une autre conception de l'espace et du temps, et donc une autre conception de la mort.

La mort m'apparaît maintenant comme une limite, un terme qui débouche directement sur l'essentiel, sur le fondement, la matière première. La mort est une porte pour les vivants. J'appelle les vivants ceux qui comme moi ont assimilé une vision ou une conception discontinue de la vie et de la mort et qui appréhendent l'espace par la profondeur et le temps par l'histoire, une conception plus qu'une vision, totalement erronée. La mort donne accès au substrat. Les vivants peuvent se représenter le substrat, en s'approchant mentalement du terme de leur vie. C'est du moins mon impression, ce que j'éprouve.

En voyant mes statues de Milan, beaucoup évoquent des sarcophages égyptiens, des romains invoquent la madone; Alexandre, grand pour ses musiques d'Hollywood a brandi ses deux oscars, quant à Dimitri, il est parti dans les Cyclades. Un catalan s'est exclamé « Miró! » , ou « Moulin à poivre », tandis que ceux qui ont l'oeil, borgnes ou cyclopes secouent encore Brancusi, à cause des socles bien sûr. On ratisse large chez les vivants.

J'ai vu à Turin, dans le musée dédié à l'Égypte, sur toute la surface intérieure de la première enveloppe en bois qui contient la momie, peint noir sur blanc, le livre des morts. Tous ces petits signes ressemblent aux éclats d'un miroir pulvérisé. Je ne sais pas ce que voient les morts, si même ils voient quelque chose mais cette représentation est assez proche de ce que je perçois et de la manière dont je l'ai moi-même représenté.
Lorsque je me concentre sur le terme de ma vie tel que je l'envisage plus haut, que j'y arrive pendant quelques secondes, ce qui n'est pas facile à cause de ma culture et de mon éducation, cela me procure une sensation de pétillement, de douceur et de plénitude.
Lorsque je me tiens attentif et calme devant la surface plane d'une de mes statues recouverte d'un milliard de minuscules lames de verre colorées pareilles aux éclats d'un miroir pulvérisé, je ressens la même chose. J'imagine le substrat.


Mon travail m'a toujours donné assez de satisfaction et de plaisir pour continuer à le faire. Quotidiennement, il me permet de sortir de moi-même. Jamais je n'ai prétendu l'inspiration ni ne me suis regardé dans mon travail et encore moins identifié à lui. Mais aujourd'hui, plus qu'expérimenter le dispositif que j?élabore, je me projette dedans. Je m'implique dans un face à face avec moi- même, dans l'à vif de ma respiration. Comme Rembrandt, je fais mon examen, sans mensonge, un vrai constat, un panégyrique même, du volume que j'encombre, que j'emplis, sans indulgence, sans artifice. Et c'est un corps que l'on voit, que l'on reconnait. Alors qu'en réalité, je ne sais comment le dire autrement, il ne s'agit que d'une cavité, un creux, une dépression. Nous voyons tout à l'envers. Nous avons identifié, assimilé le corps, les corps, de toutes les tailles, de toutes les formes, au plein, alors que c'est l'inverse. C'est exactement l'inverse. Tout objet, corps, encombrant et assimilé comme tel est pareil à une bulle dans l'eau. Et ce n'est que dans la tranche de cette bulle que l'on accède au substrat, la nature plus encore que la plénitude.

La momie ne serait pas simplement les restes embaumés du défunt mais un témoin ou charge magique autour duquel les enveloppes successives du sarcophage correspondent aux différents corps ou états de conscience d?une sorte d'avatar de la personne.
C'est en cela que mes statues diffèrent des sarcophages égyptiens même si elles peuvent y faire penser. Elles ne contiennent rien.

Vincent Beaurin, janvier 2019

NUN, Statue, 2019
Polystyrène, verre, bois
Figure: 82,5 x 24 x 22 cm
Unique
NUN, Statue, 2019
Polystyrène, verre, bois
Figure: 82,5 x 24 x 22 cm
Unique
NUN, Statue, 2019
Polystyrène, verre, bois
Figure: 82,5 x 24 x 22 cm
Unique
NUN, Statue, 2018
Polystyrène, résine époxy, verre
82,5 x 24 x 22 cm
NUN, Statue, 2018
Polystyrène, résine époxy, verre
82,5 x 24 x 22 cm
Ocelle, 2018
Polystyrène, résine époxy, verre
Ø 71 x 13,5 cm
Ocelle, 2018
Polystyrène, résine époxy, verre
Ø 71 x 13,5 cm
Ocelle, 2018
Polystyrène, résine époxy, verre
Ø 71 x 13,5 cm