Vincent Beaurin "La treizième constellation (Le Serpentaire)"

Par Pascal Rousseau

28 Juin - 23 Juillet 2018, Galeria Miquel Alzueta, Barcelone


L’œuvre de Vincent Beaurin est une exploration sensible des couleurs, des surfaces et des matériaux. Trouver la forme la plus juste afin de laisser se déployer dans l’espace une couleur vivante et atmosphérique. Pour obtenir l’effet hypnotique de ces disques irradiants, l’artiste prend soin d’assumer l’intégralité du processus de fabrication, jusqu’aux fonctions les plus rituelles d’af?nage de la forme. L’artiste dégrossit ses spots de polystyrène au moyen d’une scie dentelée et d’une brosse grattoir, sans réelle possibilité de repentir, revendiquant le « savoir-faire » d’une production sur mesure. Par ce ciselage de formes libres et autonomes dans l’espace, cette œuvre se rattache à l’héritage de l’abstraction moderniste, tout en rejoignant une histoire esthétique de plus long terme qui, de Turner à Kandinsky, s’attache à révéler, dans l’activité des seuils de la couleur, les frontières du visible.   
On pourrait parler d’une recherche de la forme primordiale dont les contours, instables, se font et se défont dans le frayage progressif de la couleur. Car le travail sur la vibration chromatique est tout autant sophistiqué. Vincent Beaurin recouvre * ses ocelles de billes de verre et paillettes de verre, puis, après avoir encollé la pièce avec de la résine époxy qui fait of?ce de ?xateur, il saupoudre la surface de ces paillettes colorées qui résistent à toute altération d’une exposition à la lumière, à l’effet corrosif des ultra-violets. Il répète cette opération  plusieurs  fois  après  séchage.  C’est  la  multiplication  de  ces  ?nes  couches pelliculaires qui optimise le subtil effet de vibration, sur le principe du mélange optique des couleurs porté à son meilleur par des nuances de teintes et de valeurs partagées entre le centre et la périphérie du tableau (Vincent Beaurin est un fervent lecteur du Traité des couleurs de Goethe).


Cet  effet  d’aura  renvoie  littéralement  à  ce  que  Walter  Benjamin  entend  par  «  l’ici  et maintenant de l’œuvre, l’unicité de sa présence au lieu où elle se trouve ». La surface irradie autour d’elle tout en maintenant une distance pour éviter de dégrader cette présence en simple fait visuel. Regard tactile et présence au lieu vont ici de pair : ils sont une affaire d’équilibre et de tact. La forme des disques résulte d’une progressive érosion des volumes et des surfaces, proche de l’affutage artisanal dont la précision af?rme la complexité technique du geste pour arriver à une limite soigneusement ajustée. De quelle limite s’agit-il ? Celle d’un encombrement ad minima des corps. Etre à la fois très présent dans le champ visuel tout  en  disparaissant  comme  objet  :  cerné  et  insaisissable,  simultanément.  Les  ocelles donnent corps à ce que Goethe appelle poétiquement une image lumineuse (Lichtbild). On pense alors aux corps célestes, non seulement au soleil mais aux astres voire aux planètes.  


Dans  La  13ème  constellation  (Le  Serpentaire),  réalisé  spéci?quement  pour  sa  première exposition à Barcelone, Vincent Beaurin se fait ciseleur d’astres. La partition de ces ocelles produit  une  courbe  aux  résonances  cosmiques  :  ou  comment  penser  l’abstraction  en peinture comme une manière sensible de trouver sa place dans l’univers complexe des formes, des sensations et des relations. Treize ocelles forment un alignement d’étoiles. Le nombre est choisi. Il renvoie ici à la « treizième constellation » dite « serpentaire » dans le vocabulaire de l’astrologie. Bien que sujette à discussion chez les spécialistes des signes du Zodiaque, cette 13ème constellation, illustrée dans la tradition par un homme portant autour de lui un serpent (il s’agit d’Asclepios, médecin qui selon la mythologie grecque, aurait assommé un serpent et vu un second le ranimer avec une herbe). Située entre les constellations du Scorpion et du Sagittaire, elle est représentée symboliquement par un serpent enveloppant un bâton, devenu emblème de la médecine. On dit volontiers que ce signe est porteur d’harmonie et de bien-être.


C’est ce serpent enroulé autour du bâton que les archéologues catalans ont retrouvé en 1909 dans les ruines d’Empuries, aux côtés d’une statue grecque assez rapidement identi?ée à la ?gure mythologique d’Asclépios, le dieu gréco-romain de la médecine. Ce qui nous renvoie à un principe cher à Vincent Beaurin : la catharsis des couleurs. La contemplation de ces ocelles en suspends est propice à la recherche d’un bien-être physique et mental (Goethe parlait de « rose des tempéraments »). Leur ?xation absorbée permet de s’abstraire pour mieux éprouver la sensation d’être au monde. Elle instaure ce que François Roustang, grand défenseur du retour de l’hypnose dans le champ thérapeutique, a pu appeler une vigilance qui « nous fait accéder au pouvoir de con?gurer le monde ». La « 13ème constellation » de Vincent Beaurin est le tremplin d’une rêverie introspective où se joue un authentique pouvoir organisateur de l’individu face à son environnement. Ni point de fuite, ni ligne d’horizon, elle nous installe dans un état grisant d’apesanteur. Luxe, calme et volupté, sous le signe bienfaisant du Serpentaire.  

Pascal Rousseau
Juin 2018

Sérapis, 2018
Polystyrène, verre.
73 cm x Ø 36 cm
Unique
Sérapis, 2018
Détail
Polystyrène, verre.
73 cm x Ø 36 cm
Unique
Sérapis, 2018
Détail
Polystyrène, verre
73 cm x Ø 36 cm
Unique
Ocelle, 2018
Polystyrène, verre
Ø 71 x 13,5 cm
Unique